Danielle Simonnet

Députée de Paris, Nouveau Front Populaire

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27 mai 2026Députées du groupe écologiste et social, respectivement membres du parti Les écologistes et du parti l’Après, avec ma collègue Marie Pochon, nous avons effectué un déplacement à Istanbul en Turquie pour la Digue. Lancée par mon camarade député Pouria Amirshahi, La Digue a pour objectif de créer un réseau international pour mieux comprendre les dérives et bascules autoritaires partout dans le monde et fédérer celles et ceux qui résistent, politiques, syndicalistes, associatifs, journalistes, universitaires etc.  Nous avons réalisé une vingtaine d’auditions avec des responsables de fondations pour les droits humains engagés notamment sur la question kurde, d’associations féministes, de journalistes, d’universitaires, de représentants politiques du DEM et du CHP, principaux partis d’opposition. Notre objectif d’analyse au travers de toutes ces rencontres est double : comprendre comment la Turquie d’Erdogan a basculé dans un régime autocratique quasi total et quelles sont les résistances à l’œuvre. Nous leur avons également proposé de rejoindre la Digue afin de construire ce réseau international de résistance à l’extrême-droite et aux régimes autoritaires.  Le populisme pour mettre à terre l’Etat de droit,  la bascule du régime parlementaire dans un régime présidentiel autocratique. Le règne d’Erdogan à la tête de la Turquie commence en 2003 en tant que 1er ministre. Il apparait pour la communauté internationale comme un islamiste modéré, un libéral qui défend l’entrée de la Turquie dans l’union européenne et entend trouver par la démocratie une issue au conflit avec la Grèce sur Chypre. Son parti qu’il fonde, l’AKP (Parti de la justice et du développement) a obtenu la majorité absolue à la Grande Assemblée de Turquie. Il va faire amender à deux reprises la constitution turque pour que le chef de l’Etat soit élu au suffrage direct. La très forte répression des manifestations de 2013 du parc Taksim Gezi, concomitant avec le printemps arabe, constitue un tournant décisif de sa dérive autoritaire du pouvoir, avec des violences de l’armée et des arrestations nombreuses. Il devient le Président de la Turquie en 2014 et fait basculer le régime parlementaire en régime présidentiel atypique, autocratique.  Après la tentative de coup d’Etat de 2016, il organise des purges de masse, pour neutraliser les gulénistes (organisation religieuse et sociale initiée par l’imam Fethullah Gülen, et dont les cadres ont aidé Erdogan à marginaliser les kémalistes dans la fonction publique) et l’armée. Alors que des pourparlers de paix avec les kurdes étaient engagés, il lance de fortes répressions, emprisonnements et tortures au nom de la lutte contre le terrorisme du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan), qui avait pourtant depuis les années 2000 décidé l’arrêt de la lutte armée en Turquie.  Le référendum constitutionnel de 2017 signe la fin de toute séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire. La justice devient le bras armé du pouvoir de l’AKP pour réprimer toutes les oppositions. Par sa stratégie populiste, au nom de la démocratie par le vote du peuple et au nom de la lutte contre le terrorisme, du PKK et des gulénistes, il remet en cause l’Etat de droit et s’arroge tous les pouvoirs.  Les kurdes et les personnes défendant les droits des kurdes sont les premiers à subir la répression du pouvoir et de sa justice pénale contre tout opposant. Le nationalisme turc ne reconnait toujours pas le génocide arménien et refuse de reconaitre les droits des kurdes, leur langue, leur culture. Le Mandela du peuple kurde, Abdullah Öcalan, est emprisonné sur l’île d’Imrali depuis 27 ans (arrêté en 1999 au moment des pires violences génocidaires à l’encontre des kurdes). Erdogan a été un allié de Daesh dans la région kurde de Syrie et a mené des offensives militaires contre l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie (AANES ou Rojava). La Turquie, non sans une ingérence en Syrie depuis la chute de Bachar El Assad, en soutien au gouvernement provisoire islamiste d’Al Charah, de son nom de djihadiste Jolani, a tenté d’empêcher la pérennité du projet de confédéralisme démocratique institué par les kurdes du PKK en alliance avec d’autres peuples qui a abouti à une constitution garante notamment de l’égalité entre les femmes et les hommes. Pour revenir à la Turquie, Erdogan a commandé l’arrestation du candidat à la présidentielle Selahattin Demirtas, de la co-présidente du HDP (Parti démocratique des peuples, parti de gauche pro kurdes), Figen Yüksekdağ Şenoğlu et d’une quinzaine de députés en 2016. Il destitue par la suite des co-maires pro kurdes, en emprisonne nombre d’entre eux, les remplace par des administrateurs de l’AKP après les municipales de 2019. C’est près de 20 000 cadres et militant.es de l’ex HDP qui seraient aujourd’hui emprisonnés. Le Parti a dû changer de nom à plusieurs reprises, suite à sa dissolution. C’est le parti DEM (Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples) en ce moment.  A la présidentielle de 2023, toutes les forces progressistes, DEM compris, ont soutenu le candidat du CHP (Parti Républicain du peuple), Kemal Kiliçdaroglu, bien que ce parti ne soit historiquement pas solidaire de la question kurde. Le CHP, notamment depuis les municipales de 2019 où il remporte de nombreuses mairies dont Istanbul et Ankara, avait subi lui aussi des pressions, mais d’un niveau moindre que le DEM. Néanmoins, la pression va s’accentuer. Erdogan va remporter les élections de 2023 grâce à son alliance avec le parti d’extrême droite des loups gris le MHP (Le parti d’action nationaliste). En mars 2025, Imamoglu, le maire réélu d’Istanbul, malgré les offensives et menaces d’Erdogan, s’apprête à être désigné par les adhérents de son parti pour la future présidentielle. Il va être destitué de son mandat de maire et arrêté, ainsi que plus d’une centaine d’élus, militants, y compris son avocat principal. L’arrestation va déclencher les plus fortes mobilisations, notamment de la jeunesse étudiante, que la Turquie ait connues depuis celles du parc Gezi de 2013. Toujours emprisonné, il est poursuivi pour 142 infractions et risque 2340 ans de prison.  Le pouvoir contrôle les médias publics. Et s’il existe des médias indépendants, ils peinent à se financer, les pressions exercées sur le monde économique étant très importantes. Une loi contre la “désinformation” permet de museler et poursuivre tous médias et journalistes qui critiqueraient le pouvoir. Le monde universitaire est également sous surveillance. De nombreux universitaires ont pu être licenciés de leur université, poursuivis en justice pour une simple signature d’un appel en soutien au processus de paix sur la question kurde.  Le régime reste officiellement un régime autoritaire compétitif et non hégémonique comme peut l’être la Russie, avec des élections, des oppositions, des médias indépendants, mais la bascule dans un régime autocratique total est bien à l’œuvre.  Une société et des formations politiques fortement polarisées.  La Turquie a connu ces vingt dernières années une très forte urbanisation, avec plus de 90% de sa population qui vit dorénavant en ville. La population d’Istanbul est ainsi passée de 4 millions dans les années 80 à près de 20 millions aujourd’hui. Le pouvoir d’Erdogan s’est initialement construit sur l’urbanisation, en accompagnant des habitants des campagnes en situation économique difficile à s’installer à Istanbul. Cette stratégie d’urbanisation passe également par la création d’un million de logements sociaux, et par la construction de l’image d’une ville attrayante fondée sur le néo-libéralisme avec la multiplication des centres commerciaux. En 2021, Jones Lang LaSalle (JLL), l’une des principales sociétés de services immobiliers au monde, estimait qu’Istanbul était devenue la capitale mondiale des centres commerciaux : ainsi à Istanbul, JLL dénombrait alors 138 centres commerciaux ouverts ou en construction.  La mobilisation qui a eu lieu en 2013 contre la construction place Taksim d’un centre commercial à la place du parc Gezi, et qui a fédéré toutes les oppositions, permettant avec succès d’empêcher cette construction, est symbolique de l’opposition à ce projet d’Erdogan d’une “yeni Türkiye”, la nouvelle Turquie, par l’urbanisation néo-libérale. Dans la ruralité, des luttes écologistes sont nombreuses, de paysans qui s’opposent à l’expropriation de leurs terres agricoles et aux déforestations pour des projets extractivistes, carrières d’or, barrages pour l’énergie… Mais ces mobilisations locales n’ont pas réussi à se structurer nationalement.  Dans les années 80, le mouvement ouvrier a été fortement écrasé. Le développement industriel pour des produits exportés à bas prix notamment dans le textile s’est développé dans l’Anatolie sur des petites entreprises, très conservatrices, avec des syndicats maisons eux aussi conservateurs pro patronaux, permettant une assise électorale à Erdogan. Toute irruption sociale et résistances syndicales ouvrières subissent répression et dissolution des organisations syndicales indépendantes du pouvoir. Erdogan a également fortement développé l’industrie de l’armement, secteur où toute syndicalisation est entravée.  Erdogan s’est lié le pouvoir économique par des politiques oligarchiques népotistes, de corruption sur les marchés publics et par son contrôle de la banque publique turque. Mais si les oligarques sont bien arrosés d’argent public, sa politique distribue également aux plus précaires, avec une fonction clientéliste qui repose sur des réseaux très liés à une myriade de sectes et confréries islamistes redevables à l’AKP et finance de facto sa propre société civile.  Néanmoins, le parti d’opposition CHP, par le biais des politiques sociales qu’il mène dans les grandes villes où il s’est fait élire, a su développer une politique sociale et de développement des services et infrastructures publiques, qui lui ont permis de progresser électoralement. Erdogan perd en popularité, du fait de sa dérive autoritaire mais surtout de l’envolée de l’inflation à 60% et des difficultés économiques et sociales liées, malgré un taux de croissance de 3,6% mais en baisse. Le pouvoir d’achat baisse et la précarité et les inégalités augmentent, entre une minorité d’ultra riches et une population active en grande difficulté, avec des salaires en berne et des loyers très élevés. Entre 2020 et 2022, le gouvernement a pris des mesures sur le marché de l’immobilier pour faciliter l’accès à la propriété. Mais ce sont les plus riches qui ont pu en profiter. Les loyers ont explosé. Ils ont beau être aujourd’hui “contenus” à une hausse de 25% par an (l’inflation annuelle moyenne des loyers étant de 77,6%), ils augmentent bien plus à la relocation. Après le tremblement de terre de 2023 qui a fait plus de 50 000 morts, la popularité d’Erdogan a encore baissé du fait de sa gestion calamiteuse de la catastrophe.  Les universitaires nous décrivent une population très fortement polarisée. L’AKP tient largement l’électorat des zones rurales et perd en audience dans les villes. Mais l’électorat de l’AKP reste néanmoins très auto-identifié au parti, soudé par le nationalisme, l’identité religieuse et le conservatisme anti droits des femmes et des personnes LGBT. Il n’y aurait pas en tant que tel de polarisation de classe, mais une polarisation ethnico religieuse et politique. La ségrégation sociale et spatiale par quartier et région, l’absence de médias permettant rencontres et confrontations d’idées donne à comprendre une situation assez figée. Les kurdes d’un côté, les ruraux et la classe dominante avec l’AKP, une partie des classes moyennes urbaines avec le CHP. Chaque parti peine à parler à d’autres que son propre camp. Les questions géopolitiques ont hélas été peu abordées par nos interlocuteurs. Pour eux néanmoins, le contexte international de conquêtes des partis populistes autoritaires n’a pu qu’encourager Erdogan dans sa pente autocratique. Depuis l’élection de Donald Trump, il peut s’appuyer sur le soutien des Etats-Unis dans ses entreprises. Il avait déjà obtenu la neutralisation de l’Union européenne à son égard par le marchandage lié aux politiques migratoires. Il a ainsi obtenu les financements européens pour assurer le contrôle aux frontières des vagues migratoires syriennes notamment. Son soutien de fait à Daesh n’a été que peu contesté. Il a su profiter de l’affaiblissement de l’Otan et de la guerre en Ukraine, pour poursuivre en Syrie sa stratégie impérialiste répondant également à ses intérêts internes contre les kurdes et renforcer son incarnation nationaliste, de nostalgie de l’empire Ottoman dans ses bases électorales. La guerre en Iran et au Liban lui permettent de jouer un rôle sur la scène internationale, dans un contexte où le droit international et la souveraineté des peuples sont piétinés. Quel agenda pour restaurer l’Etat de droit, la démocratie ?  Les années 2000 en Turquie ont connu de fortes mobilisations féministes. La question féministe a été mise au centre de la bataille par les kurdes contre l’obscurantisme et pour la démocratie. Cette culture de l’auto-organisation des femmes a fortement inspiré dans toute la Turquie le mouvement féministe turc, qui mobilise les femmes issues des milieux populaires comme des plus aisés. Nous n’avons pas pu savoir s’il n’existe que dans les villes ou aussi dans les zones rurales. Les associations et collectifs féministes rencontrés nous expliquent qu’elles résistent depuis 10 ans à un terrible backlash masculiniste. Le pouvoir d’Erdogan, s’appuyant sur la culture conservatiste profonde, nationaliste et religieuse, vante une politique nataliste, anti droits LGBT, patriarcale. Si Erdogan n’a pas pu mener sa réforme de remise en cause du droit à l’avortement du fait des mobilisation qui l’ont contré, l’IVG est de fait quasi empêché dans les hôpitaux publics. Les violences faites aux femmes sont en augmentation, révélant les deux mouvements contraires à l’œuvre dans la société : les femmes, dont moins de la moitié ont accès à la vie active, aspirent à s’émanciper et les hommes sont au contraire encouragés à les maintenir à la maison par le pouvoir lui-même. Néanmoins, avec les mobilisations LGBT dont hélas nous n’avons pas pu rencontrer les représentants associatifs et culturels, le mouvement féministe reste le dernier fortement mobilisé, et autorisé, comme à chaque 8 mars, à manifester massivement. Jusqu’ici, lors des élections, le mouvement féministe appelle au mieux, à voter contre Erdogan. Pourrait-il jouer un rôle plus important et décisif à l’avenir ?  Plus de la moitié de la population a moins de 33 ans. La jeunesse est donc massive. Mais elle subit une précarité qui ne cesse de s’aggraver. L’inflation est très forte et elle subit un taux de chômage à plus de 15%. La scolarisation et l’accès à l’enseignement supérieur ont augmenté, mais les diplômes ne débouchent pas sur des emplois. Une partie de la jeunesse s’est fortement mobilisée contre l’arrestation d’Imamoglu. Mais elle reste néanmoins peu engagée dans les partis, mis à part les kurdes. La classe politique reste celle des hommes âgés de plus de 50 ans. Tiraillée entre individualisme, consumérisme ou révolte, la jeunesse pourrait jouer un rôle à l’avenir. Les partis politiques d’opposition vont-ils en prendre pleinement conscience ?  L’alliance électorale entre le HDP et le CHP a bien failli l’emporter lors de la dernière présidentielle. En février 2025, Öcalan depuis sa prison a annoncé vouloir réengager le processus de paix.  Le PKK s’est engagé à rendre les armes et s’est auto-dissous. Un accord de paix a été conclu dans le nord-est de la Syrie, même s’il reste fragile, reconnaissant les droits des kurdes et intégrant ses forces armées à l’armée syrienne. La grande Assemblée nationale de Turquie a créé en août 2025 une « Commission de solidarité nationale, de fraternité et de démocratie » qui a visité Öcalan dans l’île d’Imrali en novembre 2025. En février 2026, la commission a rendu son rapport final soulignant la nécessité de respecter les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et de la Cour constitutionnelle (AYM). Mais le cadre de « lutte contre le terrorisme » reste inchangé. Ce processus va t-il aboutir plus concrètement ? Relève-t-il, de la part du pouvoir, d’une volonté de ramener à lui une part de l’électorat kurde, et ou de diviser, empêcher toute alliance entre le DEM et le CHP en les maintenant hors de l’opposition à Erdogan, car en attente d’une reconnaissance des droits des kurdes ? Le DEM nous a exprimé leur attachement à lier sans concession la question kurde et la question démocratique.  Imamoglu, qui aurait dû être le candidat à la prochaine présidentielle risque fort de rester emprisonné. Özgur Özel, l’actuel Président du CHP, est devenu une figure très populaire à la tête de l’opposition à Erdogan, notamment par son implication politique quotidienne depuis l’arrestation d’Imamoglu. Saura-t-il contribuer à fédérer les différentes communautés de Turquie ? Les forces progressistes d’opposition sauront-elles bâtir un programme commun, et construire avec le mouvement social, ce qu’il en reste, des convergences contribuant à l’unité sociale et politique ?  Les prochaines élections présidentielles sont programmées en 2028. Mais Erdogan, au regard de la constitution, ne pourra y briguer un nouveau mandat. Va-t-il provoquer des élections anticipées via un vote au Parlement ou pousser son fils à lui succéder, ce qui pourrait provoquer une crise politique parmi les cadres de l’AKP ? Ces prochaines élections seront vécues comme l’ultime référendum pour ou contre le régime d’Erdogan et nos interlocuteur.trice.s craignent des fraudes massives.  La France a été un allié des kurdes lorsqu’ils combattaient contre Daesh et a pu condamner les offensives militaires turques contre le Rojava en Syrie. Mais en Turquie, si elle exprime parfois des critiques contre les atteintes aux libertés publiques, contre la répression de l’opposition, elle reste bien timide, la Turquie étant membre de l’Otan et jouant son rôle de garde frontière de l’Europe sur l’immigration. Les élections de 2027 en France, selon leur issue, pourraient changer la donne côté solidarité internationale pour la défense des droits humains, du droit international et de la démocratie en Turquie, ou l’inverse… Mais l’évolution de la Turquie dépendra d’abord et avant tout des turcs eux-mêmes. Conclusions pour La Digue :  L’ensemble de nos interlocuteurs est très intéressé par le réseau en constitution de la Digue dont nous leur apprenions l’existence. C’est pour elles et eux un point d’appui pour sortir de l’isolement de leurs combats, construire des solidarités et partager analyses et expériences.  [...] Lire la suite…
27 mai 2026Face à la bascule autocratique du pouvoir d’Erdogan, les enjeux pour l’opposition dans un contexte marqué par de très fortes polarisations… Nous avons pu rencontrer des proches d’Imamoglu, maire d’istanbul emprisonné, membre du CHP. Le CHP est issu du kémaliste, d’orientation social démocrate. En 2019, Imamoglu gagne la mairie d’Istanbul, après 25 années de règne de l’AKP. Selon l’adage turc « qui gagne Istanbul, gagne la Turquie », cette victoire fait de lui un opposant plus que menaçant pour Erdogan. Depuis 2019, le pouvoir d’Erdogan n’a cessé ses pressions, et engagé plus d’une dizaine de poursuites judiciaires. La nouvelle victoire d’Imamoglu en 2024 est remportée encore plus nettement.  En février 2025, Imamoglu annonce sa candidature en interne du CHP pour la future présidentielle. Le pouvoir d’Erdogan remet en cause son diplôme universitaire nécessaire par la constitution pour pouvoir candidater à la fonction présidentielle. Le 19 mars, à l’aube, il est arrêté à son domicile avec la présence de plus d’une centaine de policiers comme s’il s’agissait d’un dangereux terroriste. Il est emprisonné et des grandes manifestations s’organisent, aussi fortes que celles de Gezi en 2013, notamment avec la jeunesse étudiante. La mairie est occupée par nombre de citoyens. Plus de 107 cadres du CHP, maires et élus des districts voisins, universitaires, jusqu’à l’avocat principal d’Imamoglu sont également arrêtés et emprisonnés. Un an après, seuls 18 ont été libérés. Jusqu’à l’été 2025, des meetings dans différentes villes ont été organisés chaque semaine, et dans chaque grand quartier d’Istanbul, malgré les centaines d’arrestations. Mais depuis la fin de l’été, les mobilisations. Beaucoup de temps et d’argent sont pris par la défense en justice, même si l’opposition a bien conscience qu’il s’agit d’une parodie de justice. L’espoir d’un changement n’est plus là.   Le procès d’Imamoglu n’a débuté en audience que le 9 mars 2026. Il se trouve poursuivi pour 142 infractions et risque 2340 ans de prison ! Le pouvoir d’Erdogan l’accuse d’avoir créé une organisation criminelle pour récupérer des financements dans le but de contrôler le pays. Elu par le parlement de la commune, il n’a pas été destitué et remplacé par un administrateur, comme se fut le cas des annes auparavant pour les maires pro kurdes, car il aurait fallu l’accuser de terrorisme. Mais le pouvoir d’Erdogan en bloquant les budgets bloque de fait la gestion municipale, ce qui revient in fine à la même situation que si un administrateur avait été nommé.  La défense d’Imamoglu se trouve victime d’une inversion totale de la procédure judiciaire. Alors que le pouvoir ne détient aucune preuve pour asseoir les accusations, ce serait à la défense de prouver son innocence. Comme le disent les proches d’Imamoglu, « on devrait trouver des preuves de quelque chose qui n’existe pas ! ». Ces proches sont persuadés que si certains détenus pourraient être libérés, Imamoglu ne le sera pas à moins d’une pression internationale forte. La situation d’Osman Cavala, condamné à perpétuité après les mobilisations de Gazi de 2013, laisse peu d’espoir. La Cour européenne des droits de l’homme a été saisie au sujet de la détention administrative provisoire comme atteinte aux droits de la défense avant jugement. Pendant tout ce temps, le procès concernant le diplôme d’Imamoglu est sans cesse décalé, pour l’empêcher de pouvoir candidater.  Nos interlocuteurs nous alertent sur le fait que plus de 28 millions de citoyen.nes turcs seraient concernés par le fait d’avoir leur maire en prison. Rapporté à la population totale de 86 millions, c’est près d’un tiers de la population. Même le Président de l’équivalent de l’association des maires (AMF) est en prison. Ils souhaiteraient travailler à la création d’un observatoire des maires en danger. La perspective de la digue représente pour eux un espace de travail intéressant pour créer un réseau de résistance contre le lawfare utilisé par les pouvoirs autocratiques contre leur opposition et trouver du soutien auprès de municipalités telle que la Ville de Paris.  Imamoglu et plus globalement le CHP, dans leur gestion des villes, ont gagné fortement en popularité par des politiques sociales progressistes répondant à l’urgence de perte de pouvoir de vivre des populations du fait de la forte inflation (services publics, restaurants sociaux, infrastructures de transports…). Imamoglu est également populaire chez les kurdes : il a soutenu publiquement des maires de district kurdes emprisonnés et a aidé à l’élection de candidats kurdes dans l’ouest de la Turquie.  Si Imamoglu se trouvait définitivement empêché de candidater à la prochaine présidentielle, le CHP a un nouveau leader, Özgur Özel, qui pourrait candidater. Député de Manisa, vice président du groupe parlementaire du CHP à la Grande assemblée nationale de 2015 à juin 2023, il est depuis élu président du CHP, succédant à Kemal Kiliçdaroglu. Mais l’incertitude est totale sur le calendrier électoral. Les prochaines élections présidentielles sont prévues pour 2028. En l’état actuel de la constitution, Erdogan ne peut briguer un 4ème mandat et n’a pas les troupes pour modifier une fois de plus la Constitution. Il tenterait de pousser en avant son fils, ce qui ne plaît pas aux autres cadres de l’AKP. Le Parlement pourrait par ailleurs décider de convoquer de façon anticipée les élections pour permettre de nouveau à Erdogan d’y candidater. Les proches d’Imamoglu nous ont fait part de leurs craintes de fraudes à grandes échelles lors de ce scrutin qui serait celui de la dernière chance pour Erdogan, comme pour son opposition… Le rapprochement du CHP et de DEM se poursuit et s’avère crucial pour espérer renverser par les urnes Erdogan. L’unification politique est impérative, ainsi que l’unification plus large des mobilisations sociales, écologistes en zone rurale, féministe et LGBT. Mais pour l’heure, il n’y a pas de programme commun de mobilisation pour la démocratisation du pays. Dans un pays où 90% des médias sont contrôlés par le pouvoir, où l’électorat est fortement polarisé socialement et politiquement, où le mouvement syndical est très faible, où les menaces de répressions et d’emprisonnement sont systématiques, la tâche d’unifier ces résistances vers une victoire est un long chemin. La jeunesse du pays, majoritaire numériquement (50% de la population a moins de 34 ans), qui se vit comme dans un pays où tout est empêché, pourrait constituer à l’avenir la clé de mobilisations … [...] Lire la suite…
26 mai 2026La question kurde est centrale en Turquie. Bien qu’il n’existe pas de statistiques, les turcs sont très implantés et majoritaires dans le Sud et l’Est de la Turquie, nommé « Kurdistan turc ». Ils sont en même temps très nombreux à Istanbul. Nous avons rencontré des associations de défense des droits humains et de la question mémorielle, des associations féministes kurdes, les avocats d’Öcalan, des représentants du parti DEM, parti de gauche pro kurdes (ex FDP, Front démocratique des peuples), du Congrès démocratique des peuples d’Istanbul, instances de plus de 60 organisations de la sociétés civiles, et la question kurde était par ailleurs très présente dans toutes nos autres rencontres. Et pour cause. Un nouveau processus de paix a été enclenché au début de l’hiver 2024… Un mur de visages photographiés en noir et blanc sur des cubes en relief. Nous sommes dans les locaux d’Hafiza Merkezi, une association qui travaille sur la mémoire et les droits humains. Ce mur de visages est une sculpture réalisée pour rendre hommage et ne jamais oublier les plusieurs centaines de disparitions forcées de kurdes dans les années 90.  Noémie qui nous accueille est titulaire d’une thèse en histoire ottomane. Elle a été licenciée de son université, comme de nombreuses autres universitaires, pour avoir signé un appel en faveur du processus de paix pour les kurdes. Son association a également beaucoup travaillé sur la question mémorielle arménienne. Si parler du génocide n’est plus complètement un tabou, tant reste à faire dans un pays marqué par un récit nationaliste qui poursuit l’oppression des minorités. L’association s’implique pour construire des passerelles à travers les différents champs mémoriels.  Pour comprendre le présent, revenons une trentaine d’années en arrière. Plus de 4000 villages kurdes ont été détruits en 1992, dans le cadre d’une vaste opération militaire de l’État turc contre les forces du PKK. Nombre de kurdes ont été arrêtés, torturés et exécutés. Ce sont notamment sur ces disparitions que travaille l’association Hafiza Merkezi. Elle organise également des rencontres avec des jeunes de 20 à 30 ans de différentes origines et religions, par le biais d’ateliers et de visites. L’objectif est autant de transmettre la mémoire et la culture kurde que de permettre une meilleure compréhension mutuelle, empêcher que chaque jeune vive dans une bulle communautaire déconnectée des autres. La jeunesse est très nombreuse en Turquie : 50% de la population a moins de 36 ans. Et la société est très morcelée par origine et communauté religieuse.  La Turquie a toujours été une construction politique très nationaliste. La minorité kurde a toujours été niée, avec interdiction de parler la langue kurde, et encore plus de l’enseigner. La direction du PKK, à la fin de ces années 90, fait le constat que la guerre ne peut trouver d’issue pour le peuple kurde et s’implique par l’intermédiaire de son leader Abdullah Öcalan dans un processus de négociations. Mais le 15 février 1999, Öcalan est capturé à Nairobi, dans un « complot international impliquant la CIA » comme le décrivent ses avocats, impliquant plusieurs pays, dont les États Unis. Depuis 27 ans, celui qui incarne le « Mandela » du peuple kurde est emprisonné sur l’ile d’Imrali dans un isolement quasi-total. Il n’a pu bénéficier que de peu de rencontres. Les grèves de la faim organisées en solidarité en Turquie en 2019 ont permis la tenue de 5 rencontres avec ses avocats, la transmission de quelques lettres et l’accès à des journaux. Puis l’isolement total a repris, notamment après les années 2015-2016, lors de l’échec de la tentative du coup d’État, jusqu’au début du nouveau processus engagé en novembre-décembre 2024. Évidemment ces conditions d’incarcération sont contraires au droit et conventions internationales, comme aux lois turques. Un avocat devrait pouvoir voir son client au moins une fois par semaine. Les avocats tentent des recours auprès du Conseil européen, de la cour des Nations unies, de la cour des droits de l’homme mais en vain. La bataille se poursuit également pour sortir le PKK de la liste des organisations terroristes.  Durant ces 15 dernières années, nombre de kurdes ont soutenu le projet de confédéralisme démocratique dans le Nord Est de la Syrie, région appelée également Rojava. Ils revendiquent l’autonomie et non l’indépendance, dans une gestion démocratique adossée à une constitution garantissant l’égalité des droits entre femmes et hommes, les droits des personnes LGBT, le respect de la pluralité culturelle et une démocratie municipaliste. Chacun garde en mémoire les combats victorieux contre Daesh, notamment des YPJ, les brigades de défense des femmes kurdes. Mais depuis la chute de Bachar Al Hassad, et le contrôle de la Syrie par Al Charaah, un ex milicien islamiste d’Al Nosrah, cette région sous administration autonome (AANES, Administration autonome du Nord Est de la Syrie) est fortement menacée et a été à plusieurs reprises attaquée, par la Turquie comme par l’armée syrienne. Les troupes américaines qui soutenaient avec la France les combattants kurdes contre Daesh se sont retirées et les alliances changent dans le contexte géopolitique actuel à haute tension. L’AANES défend sa reconnaissance en tant que région autonome membre d’une Syrie démocratique décentralisée, afin de conserver les droits conquis dans leur constitution. Mais le pouvoir de Damas veut imposer un modèle islamo nationaliste.  Dans le Kurdistan turc, les kurdes ont fait le choix de la bataille politique par les urnes, un pour parler de paix est en cours en 2015. Mais ils ont subi une répression très forte. Les arrestations ont repris avec emprisonnement et torture, après l’échec de la tentative de coup d’état de 2016. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, bien que le PKK dans le kurdistan turc ait arrêté la lutte armée, la question kurde est instrumentalisée par le pouvoir : c’est la stratégie de l’ennemi de l’intérieur qui justifie la criminalisation de l’action politique pour la reconnaissance des droits de la minorité kurde et de fait la répression de l’opposition de gauche. Tout soutien de près ou de loin à la cause kurde, sous couvert d’apologie du terrorisme, justifie arrestations, emprisonnement.  Lors des élections présidentielles et législatives de juillet 2015, avec la candidature de Selahattin Demirtas, le HDP dépasse les 13% et obtient 80 députés. Erdogan décide alors d’annuler purement et simplement les élections qui vont se tenir de nouveau en novembre 2015. Le HDP y obtient 56 députés. Selehattin Demirtas arrive de fait à parler à l’ensemble du peuple turc, et pas uniquement aux kurdes. C’est pourquoi il constitue une réelle menace pour Erdogan. Erdogan cesse le processus de paix, arrête et emprisonne Demirtas en novembre 2016. En juin 2018, alors que Erdogan a changé la constitution pour concentrer les pouvoirs dans la fonction présidentielle, il convoque des élections présidentielles et législatives anticipées. Il gagne la présidentielle dès le 1er tour à plus de 52% des voix. Selahattin Demirtas n’emporte que 8% des voix. Le parti centre gauche CHP progresse et l’AKP perd la majorité à la grande assemblée de Turquie, mais Erdogan garde la majorité absolue en s’alliant au parti nationaliste d’extrême droite, le MHP.  Aux municipales de 2019, le HDP gagne de nombreuses villes du Kurdistan turc. Mais Erdogan décide de destituer les co-maires (le HDP a fait élire des binômes paritaires femmes/hommes), les emprisonne et nomme des administrateurs pro AKP. Nombre d’entre eux sont condamnés à de la prison ferme.  Le candidat du CHP Imamoglu remporte la ville d’Istanbul malgré les accusations d’Erdogan de terrorisme güleniste, de « Grec ennemi de la nation ». Erdogan perd également la capitale Ankara et de nombreuses villes conséquentes. Le HDP l’emporte dans trois grandes métropoles. Erdogan obtient l’annulation de l’élection à Istanbul et destitue Imamoglu pour nommer un administrateur. 40 000 électeurs vont être jugés comme « suspects », et doivent prouver par un certificat médical leur santé mentale ! Malgré cela, aux élections de juin, Imamoglu l’emporte à Istanbul. Lors des élections de 2023, pour la 1ère fois, Erdogan se retrouve en ballotage. La constitution ne permettant pas de cumuler 3 mandats présidentiels consécutifs, les élections sont donc convoquées de façon anticipées un mois plus tôt. La quasi-totalité de l’opposition, dont le HDP, s’est rassemblée derrière la candidature de Kemal Kiliçdaroglü du CHP. Les deux co-présidents du HDP, Dimirtas et Figen Yüksekdag, ainsi qu’une dizaine de députés et plus de 6 000 membres du FDP sont emprisonnés et plus de 15 000 adhérents font l’objet d’une procédure judiciaire. Quelques semaines avant le scrutin de nombreuses arrestations ont lieu, de journalistes, de militants associatifs, d’intellectuels, pour soutien présumé au PKK. Après le séisme de 2023, où le pouvoir n’a aidé que les communes tenues par l’AKP, Erdogan est fortement contesté, il y a eu 50 000 morts et plus de 32 milliards d’euros de dégâts. Mais il remporte un 3ème mandat consécutif grâce au soutien de l’extrême-droite nationaliste. Kiliçdaroglu est accusé par l’AKP d’être un faux musulman, d’origine kurde et donc pro PKK, alévite (minorité religieuse sunnite). En mars 2025, Ekrem Imamoglu, qui devient le principal opposant à Erdogan, est destitué de la mairie d’Istanbul. Il est arrêté et poursuivi pour 142 infractions et risque 2340 ans de prison. Plus d’une centaine d’autres élus, cadres et militants du CHP ainsi que l’avocat principal d’Imamoglu sont également arrêtés malgré d’énormes manifestations… La répression politique qu’a pu subir le HDP s’abat sur le CHP, parti kémaliste qui n’était pas du tout engagé au départ en solidarité avec les kurdes, mais prend conscience de la nécessité de l’être. Par ailleurs, depuis 2021, le HDP a subi des démarches judiciaires provoquant la perte de leurs droits civiques à plus de 600 de ses cadres. Dissous, il se reconstitue sous le nom de AEDP, puis de SOL, puis DEM. Depuis 1993, ce seraient 9 partis pro kurdes qui auraient été successivement interdits et dissous en Turquie.  En février 2025, Öcalan annonce vouloir réengager le processus de paix en ouvrant la possibilité que le PKK décide de sa propre dissolution et rende les armes. Il demande que les acteurs locaux au Rojava puissent être partie prenante du processus de paix dans le nord-est de la Syrie, sans laquelle aucune paix n’est possible en Turquie. C’est le parti d’extrême droite MHP, formation de l’Etat profond turc qui s’engage pour le pouvoir dans les discussions. Le PKK annonce quelques mois plus tard en mai la fin de la lutte armée et sa dissolution. La grande Assemblée nationale de Turquie créée en août 2025 une « Commission de solidarité nationale, de fraternité et de démocratie ». Cette commission visite Öcalan dans l’ile d’Imrali en novembre 2025, ce qui constitue un tournant majeur, comme une reconnaissance enfin, même implicite, qu’Öcalan constitue un interlocuteur incontournable. Pour autant, aucun changement ne survient sur les conditions de sa détention. En janvier 2026, des accords sont conclus pour le Rojava, conduisant à l’intégration dans l’armée syrienne des YPG, YPJ et FDS (Forces démocratiques syriennes), la reconnaissance du peuple kurde et de ses droits. Mais ces accords restent un décret fragile et ne sont pas encore traduits dans la constitution syrienne.  En février 2026, la commission rend son rapport final et souligne la nécessité de respecter les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et de la Cour constitutionnelle (AYM). Mais le cadre de « lutte contre le terrorisme » reste inchangé et empêche tout processus concret de réconciliation. Les kurdes se battent pour la reconnaissance du « droit à l’espoir », pour la libération d’Öcalan, afin qu’il puisse participer au processus de paix sans entrave.  De nombreuses interrogations subsistent sur ce processus de paix qui n’avance pas. Pourquoi la démarche côté turc a-t-elle été initiée par le parti d’extrême droite ? Sans doute parce que pour le MHP, l’unité de la Turquie pourrait être menacée par les intérêts israëliens qui s’avances dans la région et par un éventuel accord avec les forces kurdes. Côté Erdogan, il pourrait s’agire d’une stratégie de division visant à empêcher les forces politiques progressistes pro kurdes de s’engager dans une démarche politique unitaire avec le CHP, de diviser pour renforcer le maintien d’Erdogan au pouvoir moyennant des engagements hypothétiques de reconnaissance de droits culturels. Côté DEM, nos interlocuteurs estiment que leur bataille pour la reconnaissance des droits des kurdes est indissociable de la bataille pour la démocratie en Turquie.  [...] Lire la suite…
26 mai 2026Les droits des femmes sont les premiers menacés par les régimes illibéraux. La Turquie ne fait pas exception. Aussi, si les mobilisations des femmes ont toujours été déterminantes dans les révolutions, elles semblent en Turquie, être le dernier front de résistance, capable d’organiser de fortes mobilisations.  Nous avons rencontré plusieurs structures féministes. Un centre d’accueil, d’aide et de défense des femmes victimes de violence, un lieu d’activistes féministes et des associations féministes dont une rattachée à TJA, le mouvement féministe kurde.  Mor Çati existe depuis 1990, née à la suite des mobilisations de 1987. La structure apporte un soutien juridique, social et psychologique aux femmes et à leurs enfants, victimes de violences intrafamiliales. Elle leur permet également d’accéder à des foyers d’hébergement. Dans toute la Turquie, des centres d’accueil des femmes victimes de violences existent mais dépendent du ministère de la famille, dominé par un discours très nataliste. Mor Çati, elle, est une association indépendante et comme toutes les associations qui abordent de façon féministe la question des violences faites aux femmes, elle ne perçoit aucun financement public. C’est le premier réseau organisé de femmes et des associations dédiées, dans le soin, l’accueil, l’accompagnement mais aussi le plaidoyer sur les droits des femmes.  Le collectif Aralik feminist, est un mouvement féministe indépendant des partis. Elles ont pu accéder à un local en plein cœur d’Istanbul qui permet aux femmes de s’organiser, notamment pour préparer la marche féministe nocturne du 8 mars chaque année, depuis 2003. Elles se définissent comme militantes contre le patriarcat et réussissent à mobiliser plus de 400 femmes via des boucles whatsapp, et en présentiel dans leur local. Chaque femme vient à titre individuel et non au nom d’une organisation et dans les faits elles arriveraient à fédérer des femmes d’âge, d’origines sociales, ethniques et religieuses très diverses.  Kadin Zamani Dernegi est une association féministe kurde rattachée au mouvement féministe kurde TJA . C’est à la fois un centre de consultation pour femmes victimes de violences, de soutien juridique et psychologique et une équipe de militantes féministe qui animent des ateliers de formation sur les droits des femmes, de prévention santé qui mène des actions de sensibilisation dans les quartiers d’Istanbul où la population kurde est minoritaire mais néanmoins très nombreuse.  Résister au backlash patriarcal Toutes les femmes rencontrées nous évoquent avec un regret profond les années 2000. Les mobilisations étaient fortes et les manifestations féministes du 8 mars étaient énormes. Comme nous l’a dit la représente de Mor Çati, « cela fait dix ans que nous nous battons contre le backlash ici. ». L’enjeu du mouvement féministe en Turquie n’est pas tant de tenter d’arracher de nouveaux droits que d’empêcher les reculs, défendre les droits acquis et organiser les solidarités entre femmes et avec le mouvement LGBT. (Hélas, nous n’avons pas réussi à caler de rendez-vous avec des associations LGBT lors de ce déplacement.) Le pouvoir d’Erdogan avait instauré une année de mobilisation pour la famille qui s’est transformé en décennie de la famille, au service d’une propagande idéologique nataliste réactionnaire.  L’accès à l’avortement gratuit empêché.  L’avortement est légal en Turquie depuis 1983, jusqu’à 10 semaines de grossesse. Néanmoins en 2012, alors qu’il était 1erministre, Erdogan avait menacé de le remettre en cause par la loi, et avait qualifié l’avortement de meurtre. La mobilisation des femmes avait été tel qu’il avait dû y renoncer. Mais dans les faits, une interdiction informelle s’est mise en place dans les hôpitaux publics. Sur simple décision, sans craindre aucune sanction, les médecins peuvent refuser de le pratiquer. Les femmes se voient opposer qu’aucun médecin ne serait disponible. Et la pression devient telle qu’il est devenu très difficile d’accéder à l’avortement gratuitement. Restent les cliniques privées, très chères, ou l’ivg médicamenteuse sans aucun suivi, augmentant les risques de complication. L’accès à la contraception s’est également compliqué du fait des politiques natalistes du pouvoir.  L’augmentation des violences faites aux femmes La lutte contre les violences faites aux femmes fait également l’objet de fortes mobilisations. D’autant plus que la Turquie s’est retirée en juillet 2021 de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence domestique, la Convention d’Istanbul, alors même que la Turquie avait été le premier pays à le ratifier. Le pouvoir refuse de prendre en compte la notion du genre, de la domination patriarcale dans le problème systémique des violences faites aux femmes. Sa politique des familles, ultra nataliste, empêche toute formation de fait des professionnels dans la compréhension des mécanismes de violences.  Bien qu’il n’y ait pas de statistiques fiables, selon les féministes rencontrées, les violences ne cesseraient d’augmenter. Elles comptabilisent au moins 300 féminicides par an, et considèrent que beaucoup ne sont pas comptabilisés. Les violences d’enfermement des femmes dans leur foyer seraient en augmentation. Les hommes, quand ils sont poursuivis ne risqueraient que quelques mois de prison. Pire, les femmes ne sont jamais prévenues de leurs sorties de prison. Cette impunité n’encourage pas les femmes à porter plainte et les discours officiels gouvernementaux ne font qu’aggraver la situation. Le ministre de l’intérieur a récemment déclaré que « les femmes continuent d’ouvrir la porte à leur mari. C’est de leur faute si elles sont agressées ». Les règles gouvernementales d’accès aux refuges pour femmes victimes de violence sont très restrictives. Les enfants de plus de 12 ans et les femmes de plus de 60 ans n’y sont pas admis ! Les conditions de vie peuvent s’apparenter à des conditions quasi carcérales, où parfois l’accès au téléphone est interdit. On ne peut y rester que 6 mois, sans aide dans l’accès à un logement à la sortie alors même que les logements font face à une forte hausse des loyers. Les femmes issues de l’immigration subissent une discrimination, n’ont pas accès aux centres d’accueil de l’État et seules les associations indépendantes les accueillent.  Dans le contexte de crise sociale, les femmes subissent des salaires inférieurs aux hommes, la précarité et l’inflation dans une vie de plus en plus chère. Les femmes ne sont encore que 40% à avoir un emploi tant le pouvoir mène une bataille culturelle contre l’autonomisation des femmes. Le gouvernement poursuit une politique d’aides sociales pour les femmes au foyer qui a conduit à un soutien en retour des femmes pour Erdogan. Mais celui-ci diminue fortement du fait d’une forte aspiration à l’émancipation. L’augmentation des violences faites aux femmes est ainsi analysé par nos contacts comme le résultat de deux mouvements contraires : d’un côté les femmes ne veulent plus se taire et gagnent en confiance pour refuser les rapports de domination et de violence, le nombre de divorce augmente et de l’autre, le pouvoir encourage la domination masculine et la culture patriarcale réactionnaire. L’accès à la santé s’est fortement dégradé et beaucoup de femmes renoncent à certains soins. Le déficit de politiques de prévention, notamment des cancers, a été soulevé par les femmes rencontrées.  L’association féministe kurde Kadin Zamani Dernegi, membre du réseau TJA mène d’ailleurs des actions dans les quartiers pour inciter les femmes à participer à des ateliers santé de prévention. Cette démarche d’aller vers leur permet de mobiliser et d’accompagner la conscientisation des femmes vers des formes d’auto-organisation. Les kurdes du PKK ont depuis longue date théorisé cette auto-organisation des femmes, notamment dans leur processus de révolution au Rojava. Tout le monde se souvient des combattantes des YPG contre Daesh. Dans chaque territoire libéré des islamistes, des assemblées des femmes étaient organisées et se poursuivent pour permettre aux femmes d’accéder à des formations et de prendre pleinement part à la vie de la cité. Toutes les responsabilités y sont assumées de façon paritaire. Dans les communes à dominante kurdes en Turquie, le HDP puis DEM, partis de gauche pro kurde, on retrouve cet attachement à la parité dans l’élection de co-maires femme/homme. Le slogan kurde « Jin Jiyan Azadi – Femmes, vie liberté » a d’ailleurs été repris par les femmes iraniennes lors de leurs mobilisations après la mort de Mahsa Amini en septembre 2022.  A Istanbul comme ailleurs en Turquie, les mobilisations des femmes et notamment lors des marches annuelles du 8 mars, seraient les dernières manifestations de masse de rue.  [...] Lire la suite…
26 mai 2026Nous avons déjeuné avec une journaliste qui travaillait pour un journal turc de renom comme Le Monde en France et l’a quitté à cause de la censure. Nous avons également rencontré par la suite dans ses locaux le directeur d’un média indépendant, Medyascope pour approfondir  le sujet de la liberté de la presse dans la Turquie illibérale d’Erdogan. La journaliste avec qui nous déjeunons a reçu un prix du journalisme pour la paix, pas en Turquie bien évidemment. Son récit est éclairant sur la bascule illibérale du régime d’Erdogan.  Au départ, le régime d’Erdogan passe pour libéral. Il veut l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne et permet l’organisation d’un référendum sur la question de la réunification en Chypre qui oppose la Grèce et la Turquie. Le point de bascule est pour elle la très forte répression de la mobilisation de 2013 du parc Taksim Gezi. Au départ, des écologistes et des riverains refusent la destruction du rare espace vert de Beyoglu, un quartier au centre d’Istanbul, pour un centre commercial. Face à la violente répression policière, le mouvement change de nature, s’étend à tout le pays et se généralise contre toute la politique du gouvernement. Erdogan craint que ce mouvement le renverse à l’instar des mobilisations des printemps arabes.  Erdogan dès son accession au pouvoir avait compris son besoin d’alliés. Il a pu s’appuyer sur les gulénistes, très présents dans les réseaux islamistes et les administrations, pour écarter notamment l’armée ou ce que les turcs nomment l’Etat profond. Après la tentative de coup d’Etat des gulénistes de 2016, Erdogan les écarte à leur tour. Le caractère autoritaire du régime d’Erdogan devient une évidence pour qui pouvait encore en douter. Jusqu’à 2019, notre journaliste travaillait pour le grand journal turc Hurriyet. Elle n’y a pas subi une censure directe du jour au lendemain. Plutôt un processus d’auto-censure préventive de son équipe de rédaction, demandant d’atténuer ou d’effacer des paragraphes de ses articles. Alors qu’elle se retrouve aux Etats Unis et écrit sur le courage des YPG (l’armée des femmes kurdes qui combattant en Syrie Daesh avec en soutien alliés la base américaine), sa rédaction refuse de publier son article. Il est hors de question pour le pouvoir d’Erdogan de valoriser le combat des kurdes dans le pays frontalier. La répression et oppression des kurdes en Turquie n’est pas compatible avec de tels écrits. Elle communique alors ses informations via son compte twitter. Mais la direction de sa rédaction va alors jusqu’à lui demander de retirer ses posts sur ses réseaux sociaux. Ce qu’elle refuse. S’ensuit l’épisode du prêtre américain qui avait été arrêté et emprisonné en Turquie. Les menaces et pressions économiques américaines obtiennent sa libération au bout de deux mois, contredisant la séparation des pouvoirs entre la justice et l’exécutif turc. Rebelote, son journal refusa de publier ses articles à son sujet. Elle a pris dès lors la décision de quitter ce journal et de travailler pour T 24, un site en ligne d’information, indépendant du pouvoir. Mais ce site rencontre les plus grandes difficultés économiques. Peu d’entreprises acceptent d’y payer des encarts publicitaires car cela leur ferait perdre des marchés du pouvoir. Pire, des entreprises peuvent subir des pressions et menaces si elles soutiennent financièrement des médias d’opposition.  Le rendez-vous avec le responsable du média indépendant Medyascope nous a bien décrit ce problème. La majorité des médias sont contrôlés soit par le pouvoir directement pour les médias publics, soit indirectement par les grands groupes économiques qui dépendent eux-mêmes des banques publiques. Les chaînes TV et les grands journaux ont connu des ventes et des rachats aboutissant à une concentration des médias entre les mains des grands groupes économiques contrôlés par la banque publique, maître pour accorder les crédits nécessaires aux rachats… Le numéro 1 de la téléphonie, Turkcell, contrôlé par l’Etat est par ailleurs le 1er fournisseur de pub et faiseur de roi dans le financement des médias. Si avant les grands médias contrôlaient le politique, dorénavant l’Etat contrôle indirectement les médias. Quand auparavant Erdogan acceptait d’être interviewé par nombre de journalistes, maintenant il peut les trier, les choisir et préparer en amont les questions autorisées.  Les médias indépendants qui restent autorisés, peinent tant à se financer qu’ils n’ont plus tant d’impact dans la contribution à une pensée critique de l’information.  La répression des journalistes sévit également directement. Beaucoup sont en prison, notamment depuis les grandes mobilisations contre la destitution et l’emprisonnement du maire d’Istanbul, Imamoglu. Le pouvoir prétend qu’ils ont touché de l’argent de la mairie bien qu’aucune preuve ne soit fournie.  Une nouvelle loi “contre la désinformation” (sic !) a conduit à l’arrestation de deux reporters de son média. Toute analyse critique du pouvoir peut être considérée par la justice à la solde d’Erdogan comme étant de la désinformation ! Sachant qu’une loi avait déja été antérieurement imposée pour criminaliser tout dénigrement du Président Erdogan. Un autre journaliste était présent à ce rendez-vous. Avec des universitaires, il a constitué une équipe qui travaille sur cette relation médias-pouvoir, « les journalistes indépendants sous l’ère de l’autoritarisme ». Sujet essentiel pour la Digue. Avec une expérience de 41 ans dans le journalisme, notre hôte a terminé nos échanges en nous témoignant : “Si j’étais jeune, j’abandonnerais. Mais j’ai avec moi un collectif de jeunes. Pour eux je continue, et je continuerai.” A suivre…. [...] Lire la suite…
17 avril 2026Nous avons le matin assisté à l’énième audience de Pinar Selek, franco turque poursuivie de façon scandaleuse en justice depuis 27 ans. Puis nous avons déjeuné avec une journaliste qui travaillait pour un journal turc de renom comme Le Monde en France et l’a quitté à cause de la censure. Enfin nous avons rencontré par la suite le directeur d’un média indépendant, Medyascope pour approfondir  le sujet de la liberté de la presse dans la Turquie illibérale d’Erdogan. Pinar Selek, Perpétuité, 27 ans et 7 mn… 7 mn max, ce fut la durée de l’audience pour Pinar Selek. Énième report d’audience pour septembre prochain. Cela fait 28 ans que notre camarade franco-turque est poursuivie par la justice, bras armé d’Erdogan.  Sociologue, féministe, militante pour les droits humains, droits LGBT, droits des kurdes, c’est bien pour ses engagements et l’orientation de ses travaux de chercheuse qu’elle est poursuivie.  En 1998, elle a été arrêtée. Le pouvoir turc l’accusait d’avoir pris part à un attentat terroriste du PKK. Faux témoignages, fausses accusations, l’explosion sur un marché était en fait d’origine accidentelle. Comme elle refusait de donner les noms des personnes kurdes qu’elle avait interrogées dans le cadre de ses recherches sociologiques, elle fut emprisonnée et torturée..  En 2002, elle est libérée et acquittée. Et pourtant. En 2010 elle est de nouveau jugée et condamnée à perpétuité. S’en suit une succession d’audiences, d’acquittements et de nouvelles condamnations à perpétuité. Heureusement, Pinar est en France, libre, protégée et accède à la nationalité française. Mais les procédures judiciaires se poursuivent, et celà fait maintenant 28 ans !  A chaque nouvelle audience, la mobilisation est organisée. Une délégation d’universitaires, de militants activistes d’origine diverses, des syndicalistes, des élu.es sont là. La ténacité de cette solidarité y est sans doute pour beaucoup dans le fait que la justice n’arrive pas à la condamner définitivement et repousse les audiences, pour le manque d’un document, du fait de son absence, ou une autre raison fallacieuse.  En janvier 2023, l’assemblée générale criminelle de la Cour suprême avait annulé le dernier acquittement et émis un mandat d’arrêt international, mais Interpol l’a rejeté, refusant d’accorder ces mandats motivés par des raisons politiques. Puis c’est la Cour de justice turque qui a demandé une extradition. Mais on ne sait si cette demande a suivi son cours au ministère des affaires étrangères. La France, elle, n’aurait pour l’heure pas été saisie de cette demande.  Fait nouveau, les travaux de Pinar Selek ayant conduit aux interviews de kurdes de 1995 à 1998, à l’origine de toute la procédure, ont abouti à la reconnaissance des compétences académiques de Pinar et sa thèse et a été éditée. De quoi remettre en cause sa soit-disante implication terroriste. Pour Marie Pochon et moi-même, avoir pu être là était important. Vivre et ressentir pleinement toute la violence de ces 7 minutes  de  « justice » kafkaïenne. Et retrouver ensuite tous les soutiens pour en faire le bilan, avec en visio d’autres militants réunis à Paris dans les locaux de la LDH. Prochaine étape, le 18 septembre pour une nouvelle audience. Les soutiens reviendront. La pression doit se poursuivre, même si l’audience ne doit de nouveau durer que 7 mn. Pinar est un exemple. De nombreux universitaires sont poursuivis en Turquie, comme de nombreux activistes, en soutien aux kurdes, aux personnes LGBT, aux femmes. tout ce qu’incarne Pinar.  La liberté de la presse piétinée par la censure politique et les logiques oligarchiques La journaliste avec qui nous déjeunons a reçu un prix du journalisme pour la paix, pas en Turquie bien évidemment. Son récit est éclairant sur la bascule illibérale du régime d’Erdogan.  Au départ, le régime d’Erdogan passe pour libéral. Il veut l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne et permet l’organisation d’un référendum sur la question de la réunification en Chypre qui oppose la Grèce et la Turquie. Le point de bascule est pour elle la très forte répression de la mobilisation de 2013 du parc Taksim Gezi. Au départ, des écologistes et des riverains refusent la destruction du rare espace vert de Beyoglu, un quartier au centre d’Istanbul, pour un centre commercial. Face à la violente répression policière, le mouvement change de nature, s’étend à tout le pays et se généralise contre toute la politique du gouvernement. Erdogan craint que ce mouvement le renverse à l’instar des mobilisations des printemps arabes. Erdogan dès son accession au pouvoir avait compris son besoin d’alliés. Il a pu s’appuyer sur les gulenistes, très présents dans les réseaux islamistes et les administrations, pour écarter notamment l’armée ou ce que les turcs nomment l’Etat profond. Après la tentative de coup d’Etat des gulénistes de 2016, Erdogan les écarte à leur tour. Le caractère autoritaire du régime d’Erdogan devient une évidence pour qui pouvait encore en douter. Jusqu’à 2019, notre journaliste travaillait pour le grand journal turc Hurriyet. Elle n’y a pas subi une censure directe du jour au lendemain. Plutôt un processus d’auto-censure préventive de son équipe de rédaction, demandant d’atténuer ou d’effacer des paragraphes de ses articles. Alors qu’elle se retrouve aux Etats Unis et écrit sur le courage des YPG (l’armée des femmes kurdes qui combattant en Syrie Daesh avec en soutien alliés la base américaine), sa rédaction refuse de publier son article. Il est hors de question pour le pouvoir d’Erdogan de valoriser le combat des kurdes dans le pays frontalier. La répression et oppression des kurdes en Turquie n’est pas compatible avec de tels écrits. Elle communique alors ses informations via son compte twitter. Mais la direction de sa rédaction va alors jusqu’à lui demander de retirer ses posts sur ses réseaux sociaux. Ce qu’elle refuse. S’ensuit l’épisode du prêtre américain qui avait été arrêté et emprisonné en Turquie. Les menaces et pressions économiques américaines obtiennent sa libération au bout de deux mois, contredisant la séparation des pouvoirs entre la justice et l’exécutif turc. Rebelote, son journal refusa de publier ses articles à son sujet. Elle a pris dès lors la décision de quitter ce journal et de travailler pour T 24, un site en ligne d’information, indépendant du pouvoir. Mais ce site rencontre les plus grandes difficultés économiques. Peu d’entreprises acceptent d’y payer des encarts publicitaires car cela leur ferait perdre des marchés du pouvoir. Pire, des entreprises peuvent subir des pressions et menaces si elles soutiennent financièrement des médias d’opposition.  Le rendez-vous avec le responsable du média indépendant Medyascope nous a bien décrit ce problème. La majorité des médias sont contrôlés soit par le pouvoir directement pour les médias publics, soit indirectement par les grands groupes économiques qui dépendent eux-mêmes des banques publiques. Les chaînes TV et les grands journaux ont connu des ventes et des rachats aboutissant à une concentration des médias entre les mains des grands groupes économiques contrôlés par la banque publique, maître pour accorder les crédits nécessaires aux rachats… Le numéro 1 de la téléphonie, Turkcell, contrôlé par l’Etat est par ailleurs le 1er fournisseur de pub et faiseur de roi dans le financement des médias. Si avant les grands médias contrôlaient le politique, dorénavant l’Etat contrôle indirectement les médias. Quand auparavant Erdogan acceptait d’être interviewé par nombre de journalistes, maintenant il peut les trier, les choisir et préparer en amont les questions autorisées.  Les médias indépendants qui restent autorisés, peinent tant à se financer qu’ils n’ont plus tant d’impact dans la contribution à une pensée critique de l’information.  La répression des journalistes sévit également directement. Beaucoup sont en prison, notamment depuis les grandes mobilisations contre la destitution et l’emprisonnement du maire d’Istanbul, Imamoglu. Le pouvoir prétend qu’ils ont touché de l’argent de la mairie bien qu’aucune preuve ne soit fournie.  Une nouvelle loi “contre la désinformation” (sic !) a conduit à l’arrestation de deux reporters de son média. Toute analyse critique du pouvoir peut être considérée par la justice à la solde d’Erdogan comme étant de la désinformation ! Sachant qu’une loi avait déja été antérieurement imposée pour criminaliser tout dénigrement du Président Erdogan. Un autre journaliste était présent à ce rendez-vous. Avec des universitaires, il a constitué une équipe qui travaille sur cette relation médias-pouvoir, « les journalistes indépendants sous l’ère de l’autoritarisme ». Sujet essentiel pour la Digue. Avec une expérience de 41 ans dans le journalisme, notre hôte a terminé nos échanges en nous témoignant : “si j’étais jeune, j’abandonnerais. mais j’ai avec moi un collectif de jeunes. Pour eux je continue, et je continuerai.” A suivre…. [...] Lire la suite…

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